Mireille Gealageas en écrivaine

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FEUILLES VOLANTES

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A la demande générale, nous allons revisiter les fameuses...

CHRONIQUES IMAGINAIRES
d'Usclas du bosc


"Usclas du bosc" est le nom d'un village d'ici, qui viendrait de l’occitan usclats (« brulés »), du latin ustulo et de l'occitan bosc (« bois »).

Origine

Il y a sept mille ans, les mères mouraient aussi.

C'est bien pourquoi Hoï marche très vite, ouvrant son passage dans les taillis à grands coups de bâton. L'homme est de petite taille, trapu, brun de peau, de poil. Torse, membres noués de muscles. Le fouet cinglant des branches ne lui fait pas plus d’effet que s’il était cerf ou sanglier. Sur une épaule, une besace. Sur l'autre, en bandoulière, un grand arc. Il marche depuis des jours et des jours, droit devant, vers le souffle froid du vent, vers le berceau de ses origines. Il en suit les étoiles familières, il avance comme un oiseau, un poisson, un esprit de la forêt dans les courants de l'air et de l'eau. Il n’y a pas une minute à perdre. Elle l'attend là-bas, celle qui lui a donné le jour, celle qui lui donnera, aussi, la nuit.

Cela se passe sous le même soleil qu’aujourd’hui, en un semblable jour d’automne. La lumière a perdu sa brutalité estivale, dore l’éventail de la plaine qui s’ouvre jusqu’à la mer. Au couchant, la fourrure veloutée des reliefs s’étend de part et d'autre à perte de vue, gardant les mêmes poses de mastodontes endormis. Mais il n'y a pas de routes, de champs, de cultures, pas de villages égaillés aux flancs des coteaux, au creux des vallées. Rien que le vent survolant des forêts denses où le gibier abonde, des prairies vierges où galopent des chevaux sauvages.
Un rapace, haut dans le ciel, semble suivre l’avancée de Hoï.



Il ne s'attarde pas. Tout l'appelle, l'accompagne, le pousse à allonger le pas, tous les bruits de la nuit, frissons de l’herbe, branches cassées, battements d’ailes, cris sous la griffe du lynx, hurlements des loups au loin, sourde trépidation des sabots des chevreuils invisibles - tous les bruits et jusqu'au calme des buffles immobiles, au murmure deviné des sources sous les pierres.
Viens. Fais vite. Elle t'attend.
Elle ne sera plus assise autour du feu avec les siens dans la grotte au creux de la falaise, elle ne contera plus les histoires du passé quand tous écoutaient, fascinés, sa voix qui s'élevait comme un chant dans le dense silence de la roche. Les braises seront recouvertes par la cendre du deuil et nul ne verra danser les flammes dont la mouvante lueur éclairait par vagues la haute paroi de la voûte noire, frémissante, tapissée d’un manteau duveteux de chauve-souris.

Elle aura dit : mourir, il faut le faire seule puis elle les aura quittés sans plus de mots, aura simplement pris son bâton de marche et sa pelisse d'hiver. Il sait où elle sera allée. Elle a fait signe. Il l'a vue en esprit. Comme je vous vois. Elle disait : viens. Viens vite.

C'est l'heure qui vient. Après avoir tant marché. Quand le crépuscule tombe à nouveau sur l’arrondi d’une colline, au milieu du bois secret de son enfance, là où sa mère le menait, où la clairière filtre encore aujourd'hui les derniers rougeoiements du soleil, son rose de jacinthe...
Dans la lumière qui s'éteint une forme accroupie est adossée au rocher.
Soudain même l'air semble retenir son souffle tandis que Hoï s'approche lentement.
Et son sang se glace.
C'est bien elle. Mais sans vie. Minérale l'ombre qui monte.
Le coeur de Hoï se brise. Comment est-ce possible : elle n'a pas tenu sa promesse. Il est venu. Elle n'a pas attendu. Il en tombe. Il se déchire comme un homme.


Abîmé dans le chagrin, il ne sent pas la nuit s'étendre. Le froid va le saisir enfin, le faire revenir à son corps transi, au sous-bois désolé. Et soudain il verra la lune pointer son rayon de lumière bleue sur un petit cercle de pierres. C'est au centre de la clairière, prêt pour le feu, toutes branches réunies. N'attendant que sa main pour s'allumer.

Il fit les gestes, frotta la pierre et le bois, l’étincelle jaillit, le bois s’embrasa. Il se réfugia dans la chaleur, dans le parfum sucré du genévrier qui brûlait. Un crépitement distinct, il entendit soudain une voix qui ne venait d'aucune source mais qui résonnait en lui, claire, tendre et impérieuse à la fois. Elle disait :
“Hoï, mon voyageur, nous as-tu rapporté des merveilles? Écoute bien, mon fils, mon tout-petit, mon homme-devenu, fier et fort. Je sais que tu as trouvé bon port auprès des gens de la mer. Mais il faut que tu t'établisses ici. La tribu s'étiole sans souffles nouveaux. Va chercher ces autres, invite-les à se joindre à nous, ceux qui t'ont fait leurs. Qui t'ont appris une autre langue que la tienne. Qui ont partagé leur savoir, leurs coutumes. S'ils ne font que passer, tu les accueilles. S'ils restent, tu les installes. La tribu refleurira et vivra longtemps.
Tu trouveras au sud une colline bien exposée avec une source qui affleure et une source cachée. Au pied de ses pentes coule une rivière invisible sous les arbres. Le feu te montrera, exactement, l’endroit que j’ai choisi pour vous. Vous y viendrez à la belle saison. Sèmerez et planterez, cueillerez les fruits, chasserez alentour. Si vous recevez toujours l'étranger comme l’un des vôtres, alors je veillerai sur vous et sur les générations à venir. " Ce fut dit. Elle ne parla plus.

Le fils fier et fort se tint là, un moment, sans plus de fierté ni de force, comme transparent, comme suspendu hors du temps.

Vint la tempête.


Hoï n'est pas Moïse mais il aura tout de même droit au buisson ardent. Ce doit être très puissant, une voix de mère, même d'outre-tombe. Après qu'elle s'est tue, un nuage a assombri la lune, une violente bourrasque s'est élevée, projetant braises et brandons autour de Hoï. Le vent s’est enflé comme une voile rageuse, flagellant son visage, l'aveuglant. En un éclair le feu s'est propagé aux arbres de la clairière, embrasant au passage le petit cadavre accroupi qui glissa sur le côté, disparut dans la fournaise. Hoï sauta au travers des flammes comme un cerf affolé et sa course le propulsa hors du danger, tout en haut du surplomb qui dominait la vallée. Il fut le seul témoin. Comme doué d'une intention propre, un serpent de feu dévala toute la pente puis s'arrêta net en contrebas. Là il forma un grand berceau incandescent qui se consuma toute la nuit.

Au petit matin, Hoï trouva la source vive et la source cachée. Il entendit l’écho de la rivière. Et à la belle saison, il fit comme elle l’avait dit et installa la tribu sur les lieux de l’incendie. Tout cela, on le comprendra, se passait là où se trouve aujourd’hui la commune d’Usclas du bosc, canton de Lodève, département de l’Hérault. Son nom, dont l’étymologie évoque une aire défrichée par le feu, porte la trace de sa très lointaine origine. Et son hospitalité ne peut être que le fruit d’une antique tradition. A l’évidence, l'esprit des lieux y a veillé autant qu’il a pu.

Nous lui en savons gré, ainsi qu’à Hoï et toute sa descendance.

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